« POLICE ET POPULATION

J’ai été entendu ce matin par la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, dans le cadre du groupe de travail sur les rapports entre police et population.

Poser cette question n’est-il pas dĂ©jĂ  affirmer qu’il existerait une fracture entre le peuple et ceux dont la noble mission consiste Ă  le protĂ©ger et Ă  le servir ?

Poser la question n’est-il pas dĂ©jĂ  prendre parti et affirmer l’existence d’un problème ?

Pour ma part, je considère que le problème n’est pas celui du rapport entre le peuple et sa police, mais celui du rapport d’une certaine partie de la population avec la loi, dont le policier n’est qu’un reprĂ©sentant.

Le problème est celui du rapport d’une partie grandissante de la population avec l’autoritĂ© de l’État, dont le policier n’est qu’un agent, et, pour aller plus loin, avec l’autoritĂ© elle-mĂŞme.

Les policiers vivent une crise profonde de sens de leur travail, coincĂ©s entre les exigences de leur mission, qui requiert de pouvoir exercer la contrainte pour permettre l’application des lois, et une sociĂ©tĂ© qui n’accepte l’autoritĂ© que quand elle se cantonne Ă  une forme incantatoire.

Le policier est un observateur privilĂ©giĂ© des gesticulations hypocrites d’un État qui n’ose plus s’affirmer.

On revendique une lutte efficace contre le trafic de drogue, alors que les professionnels savent que cette partie de leur travail confine Ă  remplir le tonneau des DanaĂŻdes.

On revendique une rĂ©ponse pĂ©nale effective, alors que fleurissent les rappels Ă  la loi, mesure statistiquement visible mais dont l’efficacitĂ© en termes de prĂ©vention de la rĂ©cidive dĂ©lictuelle est proche du zĂ©ro absolu.

Les timides tentatives de faire appliquer la loi se heurtent Ă  une sociĂ©tĂ© qui mĂ©prise de plus en plus tout ce qui est pragmatique et refuse avec une merveilleuse obstination de se confronter au mal qui la ronge : l’effondrement de la cohĂ©sion sociale.

Dans cette sociĂ©tĂ© qui se dessine, l’altĂ©ritĂ© n’est perçue que comme un frein Ă  la satisfaction immĂ©diate des petits plaisirs Ă©goĂŻstes.

Les règles sont mĂ©prisĂ©es, puisqu’elles ne visent qu’Ă  organiser les rapports sociaux que nos concitoyens rejettent.

Celles qui ne sont pas sanctionnées pénalement sont tombées les premières : la politesse, la courtoisie, la galanterie, la bienséance et le bon sens ont déjà disparu ou sont en voie de le faire.

Les règles pénalement sanctionnées suivent le mouvement, faute de pouvoir lutter avec efficacité contre leur transgression.

L’augmentation considĂ©rable des refus d’obtempĂ©rer est un indicateur inquiĂ©tant de cette Ă©volution.

Le problème n’est donc pas celui du rapport de la police avec la population, qui n’est qu’un symptĂ´me, mais celui de la dĂ©liquescence sociale.

La police est un corps social qui n’est Ă©videmment pas Ă  l’abri de l’Ă©volution gĂ©nĂ©rale.

La règle est parfois méconnue par les fonctionnaires de police, parfois volontairement enfreinte.

Plus que jamais, les policiers ont besoin d’ĂŞtre encadrĂ©s et formĂ©s, Ă  la fois guidĂ©s et tenus.

Leur travail, critiqué de toutes parts, est essentiel au maintien de la paix publique.

Il faut qu’ils puissent exercer avec la certitude de faire le bien et la satisfaction de rĂ©sultats visibles.

Force est de constater aujourd’hui que sur ces deux points, on est loin de l’idĂ©al.

Pour autant, les forces de l’ordre constituent le dernier rempart avant le chaos, le seul qui nous restera bientĂ´t.

Elles mĂ©ritent donc qu’on leur accorde le respect et qu’on leur permette de retrouver la dignitĂ© qui leur est due, en leur accordant une chose simple : pouvoir effectivement exercer leur mission.

Voilà le message que j’ai adressé à cette commission. L’avenir dira si j’ai été entendu.

Bien Ă  vous »

Source

(Merci Rudy van Cappellen)