Français, aujourd’hui votre police se rĂ©veille, assommĂ©e haĂŻe, traquĂ©e, insultĂ©e.

Depuis toujours nous tenons la ligne, la très fine ligne qui vous sépare de la loi du plus fort.

Nous sommes investis d’une mission de service public, et pour la mener nous devons faire usage de la force, de la coercition pour que cet Ă©lan destructeur soit exclu de la sociĂ©tĂ©.

Aujourd’hui vous rĂ©pugnez de voir cette violence exercĂ©e. Elle vous est montrĂ©e, mise en scène et dramatisĂ©e, et vous n’en voulez plus.

Deux de nos collègues dorment en prison.Ils ont Ă©tĂ© jugĂ©s, insultĂ©s, dĂ©shonorĂ©s, publiquement au plus haut sommet de l’Ă©tat.

S’ils ont fait des erreurs, la Justice et l’administration les sanctionneront. Ça sera long et plus mesurĂ© que ce qui agite aujourd’hui notre sociĂ©tĂ© malade.

Loin de la folie mĂ©diatique, de l’emballement, des images existent.

Ce qu’il se passe dans ce local, des premières secondes au moment oĂą les fonctionnaires prenent la fuite, il se passe des choses graves, choquantes, violentes.Et nous flics de terrain ne voyons pas forcĂ©ment ce que vous voyez.

Pour se mettre d’accord sur la vĂ©ritĂ© d’un match de rugby, il faut des dizaines de camĂ©ras, un terrain Ă©clairĂ©, plus de trois arbitres, et des ralentis.

Regardez un combat de boxe avec un boxeur, il calmera votre emballement de néophyte et vos déclarations hâtives, car il voit une énorme partie du combat qui vous échappe.

Lui Il sait le nombre de coups de tĂŞte non sanctionnĂ©s que prend Tyson avant d’arracher l’oreille de Hollifield, il voit une vĂ©ritĂ© qui vous Ă©chappera toujours si vous n’avez jamais mis les gants.

Nous croyons tout voir, nous sommes parfois de mauvaise foi, des hommes intègres sont d’une mauvaise foi incroyable et refusent de voir des fautes flagrantes de leur Ă©quipe de cĹ“ur quand l’enjeu est trop important.

Nous accordons une foi religieuse au pouvoir de l’image.

Dans notre fauteuil, au chaud, nous observons.

Nous voulons ĂŞtre omniscients, divins, parfaits.

Pourtant. Spectateurs Ă©clairĂ©s, jugĂ©s divins et omniscients, il faut ne jamais avoir mis la tĂŞte au chaud d’une mĂŞlĂ©e pour croire en la vĂ©ritĂ© des images !

Ne jamais avoir pris un uppercut à chaque entrée en mêlée !

Vous voyez tout, mais la vérité du terrain vous échappe et elle vous échappera toujours.

Nous sommes si bien formatĂ©s que nous ne commentons pas des affaires en cours d’instruction.

Nous tenons la ligne, insultés, accusés, salis.

Quasiment unanimement nos collègues ont été jugés.

Nous vivons le terrain, nous connaissons la force des images, du visuel.

Et nous tous, je dis bien nous tous, policiers de terrain risquons en intervenant de ne pas rentrer chez nous et de finir en détention provisoire.

Vous ĂŞtes vous dĂ©jĂ  roulĂ© par terre avec un toxicomane de 60kg, que vous ne parvenez pas Ă  maĂ®triser Ă  trois costauds entraĂ®nĂ©s, formĂ©s et alors qu’il vous empoigne les couilles vous vous mettez Ă  frapper Ă  coup de matraque en pleine rue, sous les camĂ©ras ?

La drogue qu’il avait Dans la main on la trouve plus, avalĂ©e ? DispersĂ©e au vent ?

Au calme d’un bureau froid on vous montre la vidĂ©o, et tout ce que vous voyez, c’est trois policiers qui se livrent Ă  des violences illĂ©gitimes et disproportionnĂ©es, et il n’y a aucune trace matĂ©rielle de ce qui a justifiĂ© votre action.

Mais vous savez, vous l’avez Ă©crit, vĂ©cu.

Nous contrôlons un homme qui résiste, que nous maîtrisons. Ça se passe bien, il y a rébellion, et nos gestes techniques sont adaptés.

Puis dans la mĂŞlĂ©e, on entend la voix d’un collègue qui crie « arme » ce que nous apprenons en formation, il signale une Ă©volution de la situation.

Nous ne voyons pas l’arme, mais nous percutons l’individu.

Une fois l’individu maitrisĂ©, l’arme perçue pendant la mĂŞlĂ©e Ă©tait finalement au sol et pas dans la main de l’individu, pire confus, un des fonctionnaires reconnaĂ®t son arme, qui est tombĂ©e pendant l’empoignade.

ConfrontĂ©s aux images, l’Ă©quipage dans son entier bredouille.

Tout ça, seuls les flics de terrain, ceux qui en ont bouffés, le savent.

Ce genre de rĂ©alitĂ© que vous ne pouvez pas comprendre, connaĂ®tre, chaque flic de terrain la connaĂ®t, l’a ressentie.

Chaque flic de terrain sait, qu’un jour, il peut dormir en garde Ă  vue.

Aujourd’hui toute la police française se demande, j’aurais fait quoi ?

Tout policier a vu les vidéos de cette intervention qui devient une débâcle.

Tout policier voit les premières secondes de cette vidéo, où les collègues tentent de retenir cet homme visiblement plus grand, plus fort, reculer et refuser le contrôle.

Nous voyons la nĂ©gociation de nos collègues, la tentative de retenir l’individu qui les entraĂ®ne sur son terrain Dans ce lieu que seul lui sait privĂ©.

Nous voyons les angles morts, non couverts par la camera. Nous savons que la vérité de ces angles non couverts nous échappe et nous échappera toujours.

Nous savons qu’au vu de sa rĂ©sistance, de sa force, de sa dĂ©termination nous aurions fait usage de la force pour l’interpeller.Et dans ces angles morts s’il a mis la main Ă  une sacoche dont nous ne savons pas ce qu’elle contient car il a refusĂ© la palpation, nous savons que nous aurions portĂ© les mĂŞmes coups.

Nous voyons bien qu’Ă  un moment tout ce qui intĂ©resse les fonctionnaires c’est d’ouvrir la porte de sortie. De tout son corps, un fonctionnaire s’arqueboute pour ouvrir la porte que Michel Zecler retient fermĂ©e.

Car il retient cette porte fermĂ©e et il appelle ses amis. Une dizaine d’amis.

Nous ne savons pas ce qui se passe dans ce hall. Nous n’en saurons jamais la totale et entière vérité mais nous savons la peur, la panique qui étreint nos collègues.

Nous savons comment, en un instant, tout peut basculer. Ce qui est lĂ©gitime Ă  un moment A, vu d’un point de vue, devient faux Ă  un moment B.

Et nous avons vu. L’emballement populaire, mĂ©diatique. Nous avons vu le lynchage, la prĂ©somption d’innocence piĂ©tinĂ©e.

Aujourd’hui nous savons que ce qui compte c’est l’image. Et nous savons que, très souvent, celui qui maĂ®trise, dĂ©tient l’image, nous est hostile.Nous savons que politiques, juges, presse, opinion publique nous ont enterrĂ©s.

Et que si par malchance un angle de prise de vue, un montage, un angle mort donne une illusion de vérité vous vous vautrerez tous dans la curie.

Aujourd’hui chaque flic de terrain a compris que si c’est compliquĂ©, dangereux, trouble, il devra reculer, dire non, ne plus tenir la fine ligne qui vous sĂ©pare du chaos.

Nous savons que nos opposant directs, les dĂ©linquants chevronnĂ©s, les hors la loi, ont vu bouger la ligne. Ils ont vu, Ă  force d’affaires, de bavures jugĂ©es avant le temps long de la justice. Ils vont occuper ce terrain.

Chaque rébellion, chaque interpellation va devenir plus dure, plus dangereuse, ils gagnent l’initiative. Les secondes que vous nous arrachez, les ripostes que vous ne voulez plus voir nous mettent trop en danger.

La police de demain ne s’occupera plus que des gens qui obtempèrent, et/ou qui sont trop faibles physiquement pour entrer dans une rĂ©bellion efficace.

Il est devenu trop dangereux d’intervenir.Nous n’avons pas peur des dĂ©linquants, des coups, des blessures.

Nous avons peur de vos jugements hâtifs, nous avons peur de la certitude des images, du coup de sifflet de l’arbitre.

Nous avons peur de l’image que vous voulez de nous. Nous avons peur de votre refus de l’erreur.

Nous reculons de la ligne mince, fragile et nous savons que certains seront lésés, car ceux qui sont hors cadre, hors règle vont avancer et piétiner tout ce qui se trouve sur leur chemin.

Aujourd’hui bafouĂ©s, humiliĂ©s, trahis, nous avons compris que nous n’avons pas le droit Ă  l’erreur, pas le droit Ă  un jugement honnĂŞte.

Nous savons comment ne pas faire d’erreur, celui qui n’agit jamais, ne fait jamais d’erreur.

Nous ne nous exposerons plus sur la fine ligne, trouble et imparfaite qui vous sĂ©pare du chaos et de l’anarchie.

Aujourd’hui, une jeune femme sans ressources pleure son homme incarcĂ©rĂ©. Une mère, un enfant de deux mois attendent un compagnon, un père qui ne revient pas.

Nous nous autorisons une vision imparfaite et de mauvaise foi.

Il y a quelques annĂ©es ce fait aurait fait rire. « Un braqueur, condamnĂ© pour association de malfaiteur en possession de produits stupĂ©fiants, arrĂŞtĂ© pour rĂ©bellion et violences, est remis en libertĂ©. Et trois fonctionnaires, qui voulaient l’interpeller, dorment en prison d’avoir tentĂ© de faire leur travail.

« Dormez tranquilles ! La police de terrain a compris. Nous allons reculer !

Et ceux parmi nous qui ne veulent pas reculer, savent qu’ils prennent le risque de faire pleurer les femmes, leurs enfants, leurs parents.

(Merci Rudy van Cappellen)