L’AFFAIRE DU SIECLE

Aujourd’hui un policier m’a demandé d’intervenir pour un de ses effectifs en s’excusant de me déranger pour un dossier qui n’était pas « l’affaire du siècle ».

Mes clients me disent tellement souvent ça que je ne le relève même plus et pourtant, ce n’est pas sans intérêt.

Il n’y a pas de petit dossier et de gros dossier pour celui qui a besoin de notre assistance.

Chaque policier ou gendarme poursuivi est affecté durement par la procédure qui le vise. Elle le touche humainement, familialement, financièrement, moralement. Elle pourrit ses nuits, ses projets, ses relations avec les autres. Elle remet en cause beaucoup de ses convictions.

Chaque policier ou gendarme victime est également durement éprouvé par ce qu’il a subi. En plus de l’impact physique, la souffrance morale est si lourde à porter qu’elle se fait sentir quotidiennement. Là encore, les convictions sont ébranlées, les trajectoires de vie profondément modifiées, l’élan parfois arrêté net.

Quand ces personnes me demandent mon aide je ne considère jamais qu’elles ne sont pas importantes, même si ce n’est pas « l’affaire du siècle ».

J’ai défendu il y a deux semaines un policier poursuivi pour du harcèlement sur son ancienne compagne. Il s’est étonné auprès de mon associé que ce soit moi qui vienne plaider son « petit » dossier. Pourtant j’ai étudié la procédure, je suis allé devant le tribunal et j’ai porté sa parole du mieux que je le pouvais.

Il a été relaxé par le tribunal. Je lui ai retiré un poids énorme. J’ai rétabli à mon petit niveau sa trajectoire de vie.

Il a quitté l’audience avec le sourire et peut désormais faire de nouveaux projets. Je n’ai pas le sentiment que son dossier n’était pas important. Je n’ai pas l’impression d’avoir perdu mon temps en le défendant.

Bien sûr il y a des dossiers dans lesquels les enjeux sont plus élevés. Il y a des dossiers plus médiatiques, ou dans lesquels la charge de travail à fournir est plus considérable. Il y a des dossiers qui m’affectent plus, par l’injustice qu’ils portent ou par l’horreur qu’ils représentent.

Pour beaucoup, « l’affaire du siècle » commence mercredi avec le procès des attentats du 13 novembre.

Je serai là pour assurer la défense de mes clients victimes de cette infâmie. Je tenterai de faire entendre leur parole dans la masse des personnes atteintes par les balles, dans cette cohorte de familles dévastées, dans cet océan de douleur gratuite.

Je peux vous assurer que je me serais volontiers passé de l’affaire du siècle.

Maitre Laurent-Franck Lienard

(Merci Rudy van Cappellen)