Si je te parle de la nuit, c’est en imaginant qu’après un repas de famille tu te glisseras dans un pyjama douillet pour vaquer Ă  ce qui te fera oublier ta journĂ©e… Ou la revivre si elle fut bonne…

Je te dis ça parce que mes nuits Ă  moi sont diffĂ©rentes.. Je te croise sur la route, j’observe ton visage fatiguĂ© en priant que tu puisses te reposer avant de repartir au petit matin…

Si je te parle de la nuit c est parce que parfois la mienne se mĂ©lange Ă  la tienne.. Quand tu fermes ton commerce ou que toi aussi elle est ta journĂ©e de travail…

Le travail… Ensemble d activitĂ©s humaines organisĂ©es, coordonnĂ©es en vue de produire ce qui est utile…. S en est la dĂ©finition..
Je ne suis pas certaine que le mien soit productif…je suis flic.. Policier en brigade de police secours de nuit.. Et C est certainement ce qui confère Ă  certains de le dĂ©crier Ă  tout bout de champs…

Je pars très tĂ´t de chez moi… Très tĂ´t en fin de journĂ©e.. Mon temps de vestiaire n’Ă©tant pas inclu dans mes heures de prĂ©sence..
Je n ai pas de repas en famille… D ailleurs je fais partie de ceux qui ont la chance d en avoir une qui comprend que je ne sois jamais lĂ …

Pas de conjoint à qui faire vivre cette passion dévastatrice.

Ça n est pas le cas de tous mes collègues qui eux vivent avec cette pression de faire au mieux tout le temps…

Je fais très attention Ă  ce que mon uniforme et matĂ©riel soient adaptĂ©s et efficaces en toutes circonstances…je vĂ©rifie deux fois ne rien avoir oubliĂ©..

L’armurerie… Puis la radio… Mon Ă©quipage.. La voiture et me voila prĂŞte… Ou pas…

Une fois dans la voiture rien de ce que nous vivrons ne sera normal.. Sain ou léger..

La danse de la misère et du macabre commence… Valse d insultes et de pleurs.. De cris et de reproches… C est bien connu.. Nous les reprĂ©sentants de la loi.. du gouvernement ne sommes que des chiens… Des incultes.. Des anciens cancres ou des frustrĂ©s…
Et pourtant il nous arrive d entendre un merci.. De voir un sourire s esquisser…

La nuit en tant que flic est tout aussi difficile que celle du flic de jour… Je ne sais comment ils y arrivent ceux de la journĂ©e… Ils tournent comme des avions sans relâche… Je les voient comme des hĂ©ros du quotidien..

Pour autant eux aussi pensent la mĂŞme chose pour les nuiteux…

La nuit confère Ă  nos missions cette Ă©nergie glauque et souvent survivaliste…vigilance maximale et collecte rapide des informations…

Tous ces gens que nous croisons… Quels qu ils soient revĂŞtent l habit sombre d’Erebe… Qui sont ils… Que veulent ils… Comment les prĂ©server de ce qui les rongent.. Les protĂ©ger de ce qui les effraient…

Comment nous protĂ©ger de ce qui les rend fous ou forts…

C est alors que nous sommes capables de vivre le pire… L entitĂ© du groupe est rĂ©elle… Nos chansons.. Nos rires prennent le pas sur l horreur..

Les heures dĂ©filent et les situations cauchemardesques aussi…

D un corps putrĂ©fiĂ©… Solitude zappĂ©e par les voisins nous passeront aux cris de victimes ou auteurs de cette mortelle route.. Ă€ la verve de celui qui ne reconnaĂ®tra pas l infraction Ă  celle de celui qui nous reprochera de le protĂ©ger…

Et pourtant… MalgrĂ© les insultes.. Les quolibets.. MalgrĂ© les moyens rudimentaires nous y mettrons encore et toujours notre âme et notre cĹ“ur…

Ne vous mĂ©prenez pas sur nos colères.. Sur nos jurons… Ils sont la preuve mĂŞme de nos frustrations Ă  ne trouver aucune solution pacifique..

Certains nous reprochent nos engagements… Notre servitude… Savent ils que… Quand au bout de dix ans tu es toujours flic c est que tu as ce mĂ©tier dans les tripes… Que tu es capable de gĂ©rer l’horreur comme la vindicte, Que C est Ă  toi seul que tu as rendu des comptes…

Quand tu me craches Ă  la gueule que j’Ă©borgne et arrache des membres… Comment puis je l’accepter…

Pour autant.. Pourquoi prendrais je ombrage de ce que me crache quelqu’un qui.. Se fait exploiter par son patron.. Ne changes pas de pays.. Ne fais pas plus que moi..

Il est l heure de rappeler que le prĂŞt d’allĂ©geance Ă  la patrie inclut la loyautĂ© et la persĂ©vĂ©rance…

Je ne serais jamais du cĂ´tĂ© de ceux qui me dĂ©crivent comme Ă©tant une barbare…

Je suis de ceux qui subissent les choix d autrui.. Et ses propres choix…

C’est un contrat de mariage la police tu sais..

J’ai perdu un petit chien qui provoquait l »Ă©quilibre parfait Ă  ma vie en dehors.. Il me faut rĂ©-apprendre Ă  conjuguer avec ce morceau de mon cĹ“ur en moins..

Ma sœur collègue a perdu son papa.. Elle doit apprendre à vivre sans lui..

Nous avons perdu un ami collègue.. Rien ne sera plus pareil.. Et pourtant..

La tête haute et le sourire facile nous déployons énergie et sentiments au traitement de tes problèmes..
Nous restons efficients et fiables…

Nous nous mettons encore et toujours entre parenthèse.. Jusqu à en payer le prix fort..

Il n’est nul doute que tu aies le droit de juger.. Mais parles-tu de ce que tu connais vraiment ?

Ressaisies toi.. Prends le temps de réflexion..

« Marquise Tronchenbiais »