Fatigue, surcharge, logement indigne, jeunes mal formés… Pourquoi des milliers de gendarmes quittent une institution qu’ils ne reconnaissent plus ?

Épuisés, désabusés, en perte de sens : des milliers de gendarmes quittent chaque année une institution qu’ils jugent à bout de souffle.
En France, la gendarmerie traverse une crise silencieuse mais profonde. Derrière l’uniforme, de plus en plus de militaires dénoncent un quotidien marqué par la surcharge de travail, l’insuffisance chronique des moyens, des injonctions politiques contradictoires et une hiérarchie perçue comme déconnectée du terrain. Dans les brigades rurales comme dans les unités mobiles, le malaise est palpable.
Selon la Cour des comptes, 15 000 départs ont été enregistrés en 2022, un chiffre qualifié de « trompeur » par la direction générale qui y voit davantage un effet de reclassements internes qu’un phénomène de démissions massives. Pourtant, sur le terrain, les témoignages affluent et se recoupent. Des sous-officiers chevronnés, après 10 à 20 ans de service, préfèrent raccrocher le képi. Ils pointent du doigt des journées interminables, des responsabilités croissantes sans moyens supplémentaires, des logements vétustes en caserne, et un impact direct sur leur santé mentale et leur vie de famille.
Ce désenchantement trouve un écho inédit sur les réseaux sociaux. Le groupe privé Facebook « GIE : Côté démission », créé début 2024, compte déjà plus de 23 600 membres. Derrière des pseudonymes ou à visage découvert, ces gendarmes partagent leur désarroi, leurs conditions de travail dégradées, et leurs projets de reconversion, parfois dans la police municipale, parfois dans des secteurs totalement différents : agriculture, artisanat, sécurité privée.
La direction tente de relativiser. En 2024, plus de 12 000 postes ont été pourvus, avec un recrutement record. Mais de nombreux professionnels dénoncent une baisse du niveau d’exigence aux concours, avec des notes parfois inférieures à la moyenne. Résultat : des jeunes peu ou mal préparés se retrouvent en brigade, confrontés à une délinquance de plus en plus violente et professionnalisée, sans encadrement suffisant.
Le mal-être touche aussi aux symboles : lorsque des camarades décèdent, les permissions pour assister aux obsèques sont parfois refusées. Comme ce fut le cas pour un gendarme de 25 ans décédé d’une longue maladie, dont les collègues, en stage à Saint-Astier, n’ont pas pu lui rendre hommage dans le Nord. « Seuls quelques-uns ont eu le feu vert », regrette Ladie Renard, administratrice du groupe Facebook.
À cela s’ajoute un constat plus global : un changement générationnel. « Les jeunes ne viennent plus pour faire carrière, mais pour vivre une expérience », admet un haut gradé. Ce phénomène ne serait donc pas propre à la gendarmerie, mais toucherait plus largement la fonction publique et les métiers d’engagement.
Reste que les chiffres peinent à masquer le profond désarroi exprimé à huis clos. Derrière chaque départ, c’est une perte d’expérience, une rupture avec une vocation, et une alerte lancée sur le fonctionnement d’une institution pilier de la sécurité intérieure. Une alerte que l’État ne peut plus ignorer.
Pour en savoir plus : La Dépêche
(Merci Yann Bourguignon)
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