Amendes abusives, dettes colossales, jeunes ciblés : trois ONG dénoncent une pratique policière discriminatoire documentée dans Paris, Lyon et Grenoble.

Amendes policières à répétition : des jeunes de quartiers populaires étranglés par des dettes que rien ne justifierait
Trois grandes organisations de défense des droits humains tirent la sonnette d’alarme : depuis une dizaine d’années, des jeunes Noirs et Arabes vivant dans des quartiers populaires accumulent des contraventions qui seraient injustifiées et parfois fondées sur des faits inventés. Le résultat : des dettes de plusieurs milliers d’euros, une insertion professionnelle compromise et une défiance croissante envers les institutions.
Un rapport accablant rendu public le 17 juin
Human Rights Watch, (RE)Claim et la Maison communautaire pour un développement solidaire ont conjointement publié, le 17 juin dernier, les conclusions d’une enquête conduite entre février 2025 et avril 2026 dans plusieurs quartiers des agglomérations de Paris, Lyon et Grenoble. Le constat est sans appel, rapporte Télérama : des jeunes hommes, majoritairement noirs ou arabes, âgés de 12 à 30 ans, seraient visés de manière systématique par des amendes pour des infractions à l’ordre public, souvent sans que les faits reprochés n’aient réellement eu lieu.
Ce rapport fait écho aux conclusions d’une étude commandée en 2025 par la Défenseure des droits, Claire Hédon, qui évoquait déjà une « politique publique d’éviction de l’espace public de personnes considérées comme indésirables ». Les deux travaux concordent : le phénomène n’est ni anecdotique ni récent.
La « triplette » : trois infractions délivrées en série
Les agents verbalisateurs auraient eux-mêmes baptisé leur pratique : la « triplette ». Il s’agirait de trois infractions à l’ordre public systématiquement associées — tapage diurne ou nocturne, dépôt de déchets hors des emplacements autorisés, et déversement de liquide insalubre. Censées sanctionner un comportement constaté sur le vif, ces amendes parviennent très fréquemment par courrier, des mois après les faits supposés, sans que les personnes visées n’aient eu le moindre contact avec les forces de l’ordre au moment incriminé.
Certains jeunes auraient reçu des contraventions pour des infractions commises à des dates où ils se trouvaient dans une autre ville. En 2025, trois procédures judiciaires auraient abouti à la condamnation de policiers pour « faux », confirmant que des amendes avaient été rédigées de toutes pièces.
Un engrenage financier dévastateur
Les amendes concernées s’échelonnent entre 68 et 135 euros. Non réglées — souvent parce que les familles n’en ont pas les moyens — elles sont majorées jusqu’à 450 euros. L’accumulation de dizaines de contraventions, parfois délivrées plusieurs fois dans la même journée au bas de l’immeuble familial, génère des dettes atteignant plusieurs dizaines de milliers d’euros.
Omer Mas Capitolin, président de la Maison communautaire pour un développement solidaire, rapporte le cas d’une mère de famille dont les trois fils mineurs auraient cumulé une dette totale de 56 000 euros. Ces situations financières bloquent concrètement l’avenir de ces jeunes : impossibilité d’ouvrir un compte en bonne santé, d’accéder à un logement, de contracter un emprunt ou de trouver un emploi. « L’amende est l’arme fatale pour rendre les pauvres plus pauvres », résume-t-il.
Une logique de chiffres et d’éviction
Selon les responsables associatifs, deux objectifs distincts guident cette pratique. D’abord, une logique comptable : chaque amende délivrée serait comptabilisée comme une « affaire résolue », ce qui améliorerait les statistiques des services et permettrait aux agents de toucher des primes. Ensuite, une volonté d’écarter de l’espace public une population jugée indésirable — un terme que les policiers utiliseraient eux-mêmes dans leurs classifications administratives internes, et dont la suppression a finalement été promise par le ministre de l’Intérieur en mars dernier.
L’enquête établirait par ailleurs qu’un profilage discriminatoire précèderait systématiquement ces verbalisations, à l’image des contrôles d’identité au faciès qui seraient déjà largement documentés.
Le déni des autorités ?
Face à ces rapports, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a qualifié d’« infondées » les accusations portées contre les services de police. Il a affirmé devant l’Assemblée nationale que « les contrôles au faciès n’existent pas » et que « les amendes sont toujours adossées à une infraction ». Une position que les associations dénoncent comme un déni manifeste face à des faits désormais documentés, qui seraient corroborés par des condamnations pénales de policiers.
Les demandes des ONG
Les trois organisations réclament des mesures concrètes et immédiates : la suppression des trois infractions à l’ordre public visées par le code pénal, l’annulation des dettes en cours accumulées par ces jeunes, et une refonte profonde des politiques de sécurité dans les quartiers populaires. Omer Mas Capitolin pointe l’échec d’une stratégie répressive reconduite depuis quarante ans sans résultats probants en matière de cohésion sociale.
La question du remplacement de Claire Hédon à la tête de la Défenseure des droits — dont le mandat s’achève en juillet — ajoute à l’inquiétude des associations. Emmanuel Macron envisagerait de nommer à ce poste le sénateur LR François-Noël Buffet, réputé pour ses positions très conservatrices, une perspective que les défenseurs des droits accueillent avec de vives réserves.
Votre avis nous intéresse — laissez un commentaire.
En savoir plus sur Police & Réalités
Subscribe to get the latest posts sent to your email.





